Des chiffres qui donnent le tournis, le rap est-il devenu la nouvelle pop ?

Publié le 16.03.2018
Longtemps en marge de la musique française pour des raisons d’image, de compréhension ou tout simplement de décalage générationnel, le rap est aujourd’hui le genre musical le plus en vogue en France.

© Paul Green

Des chiffres qui donnent le tournis

Pour se rendre compte de l’influence du rap et de sa montée en puissance, il suffit d’observer les chiffres. Ainsi, le classement des ventes d’albums en 2017 (streaming compris), consacre le hip-hop puisque cinq des sept premières places sont occupées par des artistes issus du rap ou des « musiques urbaines ».

En plus de ce classement, les certifications qui pleuvent sur le rap sont une autre preuve de sa place émergente, autant sur le plan commercial que culturel. En 2017, 38 albums ont été récompensés d’un disque de platine (100 000 équivalents vente) 21 d'entre eux sont des albums de rap. La même année quatre albums de rap figurent également parmi les huit albums certifiés disque de diamant (500 000 équivalents vente).

Pascal Nègre, ancien président directeur général d’Universal Music France, estime qu’« avec le boom du streaming payant, le rap a un vrai modèle économique aujourd’hui ».

Infographie rap 2018

Le rap dans l’industrie du spectacle vivant

Auparavant « personne ne voulait faire de soirées ou de concerts hip-hop, c'était une source de problèmes pour tout le monde », se souvient Emmanuel Forlani (organisateur des soirées Free Your Funk, interrogé par Slate). Aujourd’hui, le public a l'embarras du choix. Les professionnels du spectacle, bien conscients de l'engouement populaire récent du public –de plus en plus jeune– pour le rap, ont complètement changé. Toujours selon Emmanuel Forlani « Il y a encore dix ans, le rap était une musique de pestiférés. Il n'y avait alors que très peu de tourneurs qui faisaient du hip-hop, c'était souvent des tourneurs indépendants. » 

Du côté des festivals généralistes la tendance est facilement observable : en 2017, Rock en Seine comptait parmi ses têtes d’affiches, et artistes programmés, beaucoup de rappeurs allant de Cypress Hill à Roméo Elvis en passant par Vince Staples, Denzel Curry, Caballero & JeanJass, Rejjie Snow ou encore Columbine. Autre festival à l’ADN rock, les Eurockéennes de Belfort faisait monter sur scène cette même année : Booba, PNL, Gucci Mane, Lorenzo ou encore Alkpote, Bon Gamin et Tasha The Amazone.

Il en sera de même en 2018 avec en tête We Love Green. La plupart des artistes du festival parisien ne sont autres que les poids lourds du rap américain Migos et Tyler The Creator ainsi que les français Orelsan et Lomepal. Le constat est identique pour les Vieilles Charrues qui fera cette année encore la part belle aux musiques urbaines et au rap francophone en programmant à Carhaix Damso, IAM, Lomepal, Orelsan, Big Flo & Oli ou Lorenzo.

« Après le premier âge underground, et le deuxième âge du compromis, on est entré dans un troisième âge, où les acteurs du hip-hop sont pleinement insérés dans l’industrie. Les artistes et leurs entourages professionnels peuvent désormais discuter avec les majors et les acteurs médiatiques comme dans n’importe quelle esthétique. Ils savent aussi bien négocier, et peut-être même mieux que les autres ! Et le succès est au rendez-vous. Peu d’artistes français de moins de 30 ans peuvent remplir Bercy, et ils sont plusieurs dans le rap à pouvoir le faire. » confiait Bruno Laforesterie, directeur de la radio Mouv’, à Irma en février 2017.

Il suffit de se pencher sur les chiffres des concerts pour se rendre compte de l’évolution de la représentation du rap et de la place grandissante qu’il occupe dans l’industrie du spectacle. Entre novembre 2017 et mars 2018, PNL, IAM, Black M, Jul, Soprano, Orelsan, Kendrick Lamar ou encore le collectif du Secteur Ä auront rempli l’Accor Hotel Arena (20 000 places). En novembre 2018, en l’espace de deux semaines, Vald, Dadju et Sofiane ont prévu un Zénith parisien. Le mois suivant, Booba tente le pari fou de réunir 40 000 fans au sein de la nouvelle U Arena de Nanterre. De son côté Maître Gims vise encore plus haut puisqu’il a prévu une date au Stade de France en septembre prochain.

Pourquoi un tel engouement ?

L'explication derrière ce changement est à chercher du côté démographique. Emmanuelle Carinos, doctorante en sciences sociales au Cresppa, un laboratoire de recherche qui regroupe Paris-8 Saint-Denis, Paris-10 Nanterre et le CNRS, confirme que «le vieillissement des gens qui ont grandi avec le rap a des conséquences sur la légitimité du genre. Tout simplement, parce que de futurs journalistes, programmateurs et programmatrices de concerts ont grandi avec et n'ont donc pas la même approche. » Ce qui n'était pas le cas il y a quelques années. Selon Emmanuel Forlani, « la plupart des gens qui sont à la direction des salles ou des subventions, c’était, jusqu’il y a peu de temps, des gens qui n’étaient pas du tout en contact avec le hip-hop. Des gens qui venaient plutôt du milieu du rock ou de l’électro. Ils n’avaient aucune sensibilité hip-hop. C’était donc compliqué pour eux d’avoir un regard qualitatif puisque ce n'était pas des gens passionnés. »

En effet, au sein des labels, des rédactions et du monde du spectacle en général, des profils plus jeunes ont désormais de l’influence. Des gens qui ont grandi en écoutant du rap et disposant d'une connaissance approfondie du genre arrivent aujourd’hui aux postes décisionnaires. « Dans les médias, on ne relègue plus forcément le rap aux faits divers, aux clashs entre rappeurs, c'est une bonne chose », se réjouit Fif, cofondateur du site d'information spécialisé sur le rap Booska-P, lancé en 2005.

Etant donné la diversité des styles de rap et du rapprochement de certains de ceux-ci avec la pop-culture, beaucoup de gens qui ne sont pas forcément des fans de hip-hop viennent à des concerts écouter un artiste qu’ils aiment, tout en écoutant toujours autant de rock ou d’électro par ailleurs. Ce qui n’était pas le cas avec le public hip-hop d’il y a 10 ou 15 ans.